Consumption
Créé par Jordi, Lexi, et Namira
Copyright 2025 par My Naughty Ghost. Tous droits réservés.
Pour le Dr Jameelah Lang,
Qui m’a appris à écrire non seulement avec de la technique, mais avec le cœur.
Tes conseils m’ont aidé à trouver ma voix — et le courage de l’utiliser.
Chaque page porte une leçon que tu m’as donnée.
Merci de m’avoir montré que l’écriture peut être à la fois un art et une vérité.
Prologue
Quand les colons européens, mexicains et américains ont posé le pied pour la première fois sur ce qu’on appelle aujourd’hui la côte du golfe du Texas, ils ont découvert un monde débordant de vie — des arbres anciens qui s’étiraient vers le ciel, des eaux qui scintillaient sous le soleil, une terre qui semblait infinie.
Le peuple Karankawa vivait là depuis des générations, leurs vies liées aux rythmes de la mer. Ils pêchaient, chassaient, et se déplaçaient avec les marées, respectant l’équilibre de la nature. Leur langue flottait doucement dans le vent, et leurs traditions étaient aussi profondes que les racines des arbres géants.
Mais les colons ne voyaient pas ça. Pour eux, les Karankawa étaient étrangers — un peuple étrange et mal compris, vivant dans un monde qui leur était inconnu. Ils étaient traités de sauvages à cause de leurs différences, de primitifs à cause de leurs coutumes, d’incivilisés à cause de leur mode de vie.
Bientôt, des histoires ont circulé parmi les colons — des histoires de guerriers qui mangeaient la chair de leurs ennemis tombés au combat. Ce récit sombre et déformé de cannibalisme est devenu pour eux la preuve que les Karankawa étaient moins que des humains. Ce qu’ils ne comprenaient pas — ou qu’ils choisissaient d’ignorer —, c’était la signification sacrée de cette pratique, ancrée dans des croyances spirituelles profondes, honorant les morts et connectant avec la terre et les ancêtres. Mais les colons s’accrochaient à leur peur et à leurs préjugés, utilisant ces histoires pour justifier leurs actes à venir.
Et qui étaient vraiment les cannibales ?
Alors qu’ils traitaient les Karankawa de sauvages, ce sont les colons qui ont ravagé la terre, dépouillant ses ressources et détruisant un peuple qui avait vécu en harmonie avec elle pendant des siècles. Fusil à la main et la soif de possession au cœur, les colons ont balayé la côte du golfe du Texas comme une tempête, dévorant tout sur leur passage. Ils ont brûlé des villages, détruit les sources de nourriture, empoisonné l’eau et profané des lieux sacrés. Ce qu’ils ne pouvaient pas prendre, ils le détruisaient. Et ce qu’ils détruisaient, ils l’oubliaient. Les Karankawa, autrefois un peuple florissant, ont presque disparu de l’histoire.
La faim insatiable des colons n’était pas pour la chair, mais pour le contrôle, pour la terre. Ils ont tout dévoré, laissant derrière eux un sillage de destruction. La terre, autrefois vibrante et pleine de vie, est devenue un désert de troncs abattus, d’animaux mourants et de rivières empoisonnées. Les Karankawa, réduits à presque rien, se sont battus férocement pour protéger ce qui restait. Mais les colons ne voyaient que ce qu’ils voulaient : une excuse pour leur violence, un moyen de déshumaniser ceux qu’ils voulaient détruire.
Le vrai cannibalisme, c’était la consommation sans fin des colons. Ils ont dévoré la terre, les ressources, la culture, et les peuples. Ce qui était autrefois un endroit magnifique est devenu un désert, souillé par leur cupidité. La côte du golfe du Texas, autrefois terre des Karankawa, est maintenant polluée par le pétrole, les déchets toxiques, et les rejets industriels. La faune qui prospérait autrefois sur les rivages a commencé à mourir, les rivières et les mers sont empoisonnées, et l’air est lourd de pollution. Les colons ont consommé la terre elle-même, ne laissant derrière eux que mort et décomposition.
Qu’est-ce que le cannibalisme ?
Est-ce l’acte littéral de consommer la chair d’un autre, ou est-ce la manière dont la cupidité dévore tout sur son passage — la terre, la culture, la vie ? Les colons ont consommé la côte du golfe du Texas, dépouillant sa beauté et effaçant les peuples qui en prenaient soin. Ils ont laissé derrière eux des marées noires, des déchets toxiques et les ruines de leur exploitation. Les Karankawa, accusés de pratiques sauvages, ont été presque anéantis, leur culture réduite à un murmure porté par le vent.
Aujourd’hui, la terre qui était sacrée pour les Karankawa est remplie de déchets, de toxines qui s’infiltrent dans le sol, et d’aiguilles de drogue éparpillées le long des rives où leurs ancêtres pêchaient autrefois. Le pétrole fuit des raffineries offshore, noircissant les eaux et empoisonnant ce qu’il reste de la vie naturelle sur la côte. Les descendants des Karankawa, dispersés à travers le Texas, luttent pour garder leur culture vivante, préservant la mémoire de leurs ancêtres alors que la terre autour d’eux continue de souffrir sous le poids de la cupidité.
Les Karankawa ont peut-être disparu de la plupart des livres d’histoire, mais leur histoire perdure. Leurs descendants portent le poids de la survie, travaillant à préserver leurs traditions alors que la terre qu’ils appelaient autrefois chez eux est toujours consommée par la pollution industrielle. La vraie question n’est plus qui a mangé qui — mais qui a consommé l’avenir d’un peuple et d’une terre qui étaient autrefois vibrants et pleins de vie.
Le vrai cannibalisme ne réside pas dans les histoires racontées par les colons, mais dans la destruction qu’ils ont laissée derrière eux.
Dans les traditions des tribus parlant algonquin au Canada, comme les Cris, les Ojibwés, et les Algonquins, le Wendigo est une créature de pure malveillance, redoutée pour sa faim insatiable et sa nature corruptrice d’âme. Cet être monstrueux ne naît pas seulement de la chair, mais des parties les plus sombres de l’esprit humain. Le Wendigo est un humain qui a succombé à la cupidité, au cannibalisme, et à une faim sans fin de chair humaine. Sa forme est maigre, squelettique, avec des yeux brûlant d’une faim éternelle. C’est une créature qui se nourrit non seulement du corps, mais de l’essence même de l’humanité, un prédateur sans espoir de rédemption. Une fois transformé, le Wendigo est condamné à errer pour toujours dans la nature sauvage, toujours affamé mais jamais rassasié.
Cette créature est vraiment maléfique, un être poussé uniquement par la faim — sans pitié, sans remords, et sans conscience humaine. Elle n’a pas conscience d’elle-même, et c’est là sa terreur. Le Wendigo est une pure obscurité, insatiable et dénuée de raison, libéré du poids du regret. Il est terrifiant parce qu’il est un avertissement : succombez à vos désirs les plus sombres, et vous risquez de perdre non seulement votre humanité mais votre âme même. Il n’y a pas de retour possible une fois que la transformation commence. C’est un destin pire que la mort.
Mais à travers le monde, un autre type de monstre rôde — à la fois terrifiant et tragique. Les vampires. Contrairement au Wendigo, les vampires ne sont pas des bêtes sans esprit. Ils sont pleinement conscients de leur malédiction, de leur immortalité, et de leur besoin de se nourrir du sang des vivants. Le concept de vampire a évolué selon les cultures, chacune ayant ses propres variations uniques.
En Roumanie, le Strigoi est un esprit inquiet qui se relève de la tombe, se nourrissant des vivants pour survivre. Dans la mythologie nordique, l’Aptgangr — le « revenant » — est un mort qui revient pour semer la mort et la peur. En Asie du Sud-Est, le Penanggalan détache sa tête de son corps et vole dans la nuit, ses entrailles traînant derrière lui alors qu’il chasse le sang. Au Japon, le Bake est une autre forme de créature vampirique, qui consomme à la fois la vie et l’esprit dans sa quête d’existence éternelle.
Bien que ces créatures diffèrent par leur forme, elles partagent toutes un trait terrifiant : la conscience de leur monstruosité. Les vampires sont des abominations conscientes. Ils savent ce qu’ils sont devenus, et cette connaissance aggrave leur malédiction. Contrairement au Wendigo, qui est poussé purement par ses désirs de base sans réflexion, les vampires doivent faire face à ce qu’ils sont devenus. Ils ne peuvent pas se regarder dans un miroir ni supporter la lumière du jour — non pas seulement parce que cela les affaiblit, mais parce que cela les force à voir la créature qu’ils sont devenus. Le vampire ne peut échapper au reflet de son âme torturée, et cette conscience est la source de son tourment.
C’est cette malédiction de la conscience de soi qui rend les vampires si effrayants. Un Wendigo ne sait pas qu’il est un monstre. Il existe simplement pour consommer. Mais un vampire est prisonnier d’une cage qu’il s’est lui-même construite, constamment conscient du mal en lui, de cette faim sans fin qui ronge son âme. Ils doivent vivre avec la terreur de leur reflet — à la fois le reflet littéral dans le miroir et celui métaphorique dans leur esprit. Ils sont condamnés à exister, déchirés pour l’éternité entre leur nature monstrueuse et les vestiges de leur humanité passée.
Alors, quelle existence est vraiment la plus terrifiante ? Le Wendigo, perdu dans ses pulsions primitives, une bête sans esprit et inconsciente de son mal ? Ou le vampire, une créature qui conserve son intellect et sa conscience, mais est tourmentée par sa propre monstruosité ? Le Wendigo est terrifiant à cause de sa faim insensée, mais la conscience du vampire rend sa souffrance bien plus profonde. Un vampire est à jamais conscient du monstre qu’il est devenu, un destin bien plus torturant que l’existence aveugle du Wendigo. Et c’est peut-être là que réside la vraie terreur : non pas la faim de la créature, mais la conscience de cette faim, et l’impossibilité d’y échapper.
Dans le folklore navajo, le skinwalker est un être de pure malveillance, un chaman ou une sorcière qui a choisi d’abandonner tout ce qui est bon pour le pouvoir obscur offert par le Malin, la force qui cherche à corrompre tout sur son passage. Contrairement au Wendigo, qui devient maudit après avoir succombé à une faim monstrueuse, ou au vampire, condamné à vivre éternellement conscient de sa propre existence monstrueuse, le skinwalker est différent. Le skinwalker fait un choix délibéré de devenir ce qu’il est. Il ne tombe pas simplement dans le mal ; il l’embrasse.
Pour obtenir le pouvoir de changer de forme, un skinwalker doit commettre l’atrocité ultime — il doit assassiner un membre de sa famille, qu’il s’agisse d’un enfant, d’un conjoint, d’un parent ou d’un frère ou sœur. Mais le mal ne s’arrête pas là. Il doit profaner le corps, le détruire, et en consommer la chair dans un rituel de pure profanation. Ce n’est pas un acte né de la faim ou de la nécessité, mais de la malveillance, de la jubilation dans la destruction de l’être même d’un autre. L’existence du skinwalker est une abomination choisie, une vie dédiée à répandre la peur et la corruption.
Bien que le skinwalker soit le plus étroitement lié aux Navajos, des histoires de skinwalkers — des métamorphes qui embrassent le mal — se retrouvent parmi d’autres tribus autochtones du Sud-Ouest. Ces créatures, qui prennent la forme de loups, de coyotes, et même d’humains, ne sont pas des monstres sans esprit. Elles savent ce qu’elles sont, et s’en délectent. Le skinwalker a choisi de devenir un destructeur, se réjouissant de son pouvoir, se délectant de la souffrance qu’il cause.
Cela nous ramène à la question du cannibalisme. Le cannibalisme peut prendre plusieurs formes — dévorer par respect pour les morts, dans un rituel, comme une façon de se connecter aux ancêtres ; dévorer par une faim aveugle et insensée, comme avec le Wendigo ; ou dévorer comme acte de destruction absolue, comme avec le skinwalker. Alors, qu’est-ce que dévorer ? Est-ce simplement la consommation de chair, ou bien quelque chose de bien plus profond — l’anéantissement délibéré du corps, de l’esprit, et de l’âme d’une autre personne ?
Pour le skinwalker, l’acte de consommer de la chair n’a rien à voir avec la survie. C’est un acte de domination, de plaisir pris dans la destruction d’un autre être humain. C’est un rituel de mal, un choix conscient de profaner la vie elle-même. Le Wendigo, maudit par une faim sans fin, n’est peut-être même pas conscient de ce qu’il est devenu. Le vampire, condamné à une vie immortelle, est douloureusement conscient de sa propre monstruosité. Mais le skinwalker ? Le skinwalker choisit le mal, s’en délecte, et trouve sa puissance dans la destruction des autres. En cela, il se distingue des autres créatures de l’horreur — non pas maudit par les circonstances, mais maudit par son propre choix.
Il ne mange pas pour vivre. Il consume. Le skinwalker est une force de pure malveillance, animé non par la faim mais par une soif insatiable de détruire tout ce qui est bon dans ce monde. Il consume pour anéantir — dévorant non seulement la chair mais l’essence même de la vie. Le skinwalker prospère dans la consommation de tout ce qui vit, de tout ce qui porte l’espoir ou la bonté. Il tue non par besoin, mais par un plaisir tordu et sombre. Le skinwalker ne désire qu’une chose : tuer, se réjouissant de l’effacement de chaque âme qu’il touche, ne laissant derrière lui que peur et corruption. Dans la consommation du skinwalker, il n’y a aucune pitié, seulement l’extinction délibérée de la vie, la destruction de la moindre étincelle d’espoir.
Chapitre 1 : Yeux Rouges dans le Givre
Consumption, Texas, n’avait pas grand-chose à offrir en hiver. Le ciel pendait bas et gris, tendu comme un drap sale, et le givre grimpait le long des poteaux de clôture comme du lichen sur des pierres oubliées. Les arbres se dressaient nus et tremblants, leurs branches fragiles contre l’horizon. Les gens disaient qu’il faisait froid dans l’est du Texas, mais ici à Consumption, ce n’était pas juste froid—c’était méchant. Le genre de froid qui transperçait votre manteau, secouait vos os et vous faisait vous rappeler des trucs que vous préfériez oublier.
La ville elle-même n’aidait pas beaucoup non plus. Ses rues non pavées s’étendaient sur un terrain inégal, parsemées de devantures affaissées et de maisons qui semblaient s’appuyer contre le vent pour se soutenir. À peine quatre mille personnes appelaient ça chez eux, la plupart retraités, élevant des gosses, ou attendant que le temps vienne les chercher. Il y avait un lycée qui perdait toujours aux régionales—une tradition si ancrée qu’elle frôlait la légende. Mais ça n’arrêtait pas les Mamans Supporters dans leurs efforts infatigables : nouveaux uniformes cousus avec espoir, chili qui bouillonnait lors des soirées de collecte de fonds, sourires si têtus qu’ils ressemblaient à une armure.
Le Shérif Jeremy Voight ne souriait pas beaucoup. Cinquante ans avec un visage qui semblait taillé dans la pierre, il se déplaçait comme un homme qui avait trop vu et faisait trop peu confiance. Ses yeux étaient perçants, toujours en train de scruter, et sa mâchoire se serrait même dans son sommeil. Les gens de Voight avaient vécu sur cette terre bien avant qu’elle s’appelle Consumption, Texas, à l’époque où les Comanches dominaient et où le monde se définissait par des horizons non marqués. Son grand-père avait possédé un quart de la terre à un moment donné, un héritage gaspillé sur des mains de poker et de fausses promesses. Voight avait appris de ces erreurs, jurant de ne jamais parier sur rien d’autre que ses propres instincts.
Son temps en Irak était un autre genre d’héritage—gagné, pas hérité. Trois tours à travers des tempêtes de sable et le chaos l’avaient laissé avec des cicatrices qui couraient plus profond que la peau. Il avait appris à bouger comme les ombres, à penser cinq coups d’avance, et à accepter le poids des décisions qui n’avaient jamais de réponses parfaites. Chaque nuit apportait un cauchemar différent : embuscades de convois, attaques au mortier, les visages hurlants de frères perdus dans des moments de destin cruel. Le désert l’avait dépouillé, révélant le noyau de fer sous ses racines texanes—un noyau qui l’avait porté à travers l’enfer et de retour.
Quand il était rentré chez lui, il n’était plus le même homme qui avait quitté Consumption. Le Département de Police de Houston avait été son premier arrêt, où il avait essayé de canaliser l’énergie agitée qui brûlait en lui. Il voyait son père dans chaque ivrogne qui levait le poing, chaque agresseur qui souriait narquoisement lors de son arrestation. Voight s’était juré qu’il ne serait jamais ce genre d’homme—même pas près. Le souvenir des sermons imbibés de whiskey de son père le hantait encore, ses poings tombant comme un jugement divin sur la mère de Jeremy. Ça s’était terminé quand le vieux s’était suicidé, un .357 apportant le silence là où les cris avaient l’habitude de vivre.
La terre de Consumption était fertile, le genre de sol qui faisait saliver les fermiers. Limon sableux, ils l’appelaient, riche et indulgent. Maïs, tomates, oignons—tout prospérait ici. Mais cette saison passée, les champs avaient cultivé autre chose : la peur. Les ouvriers—pour la plupart mexicains, sans papiers, types silencieux—avaient commencé à être retrouvés en morceaux. Déchiquetés comme de la viande de route. Personne n’avait rien entendu. Personne n’avait rien vu. Juste de la viande et des dents éparpillées dans les champs.
Les costards étaient venus ensuite—cravates noires, voitures noires, mallettes noires. Ils avaient pris les corps, nettoyé la terre, et disparu comme de la fumée. Quand Voight avait appelé le DPS du Texas et les Rangers, tout ce qu’il avait eu c’était : “Besoin de savoir, Shérif.” Comme s’il était un gosse demandant pourquoi la lune brillait.
La ville chuchotait ses propres réponses. Cartels, gangs noirs de Houston, peut-être La Nouvelle-Orléans. Le vieux Roy avait eu le culot de dire que c’était le fils d’Eddie Lee. Ce gamin était coiffeur, bon sang. Voight avait failli frapper Roy à la mâchoire. Le vieux salaud traînait avec le Klan à l’époque où la lumière des torches voulait encore dire quelque chose. Le Shérif avait chassé le Klan de ce comté dix ans plus tôt et s’était assuré qu’ils restent partis. Roy n’était resté que parce qu’il s’était occupé de Voight et de sa maman après que son papa soit mort, à l’époque où ça voulait dire quelque chose. Mais quand il avait commencé à parler comme si lyncher était juste une vieille tradition, Voight lui avait dit : “Dis encore un mot comme ça, et je laisserai Eddie Lee s’occuper de toi.”
Ce vendredi soir-là, Maria lui avait dit de rester à la maison. “Laisse la ville respirer un peu, Jeremy. Tu n’es pas Atlas.” Maria. Son tout. Amour de lycée. Il l’avait épousée la veille de son départ. Après le suicide de son père, il avait dit à sa maman : “La vie est trop courte et je suis amoureux. Je vais le faire et c’est tout.” Ils n’avaient jamais eu d’enfants. Maria avait un problème—elle n’en parlait jamais. Mais ils gardaient une maison pleine de bestioles. Chiens, chats, et un perroquet bavard une fois, tous sauvés, tous nourris.
Ce soir-là, Jeremy s’était assis avec un bol chaud de son caldo de poulet et un peu de ce riz rouge qu’elle faisait juste comme il faut, L’Aviateur passant à la télé. Il avait remarqué quelque chose d’étrange. Le silence. Trop silencieux. “Où sont passés les chiens, putain ?” avait-il marmonné, posant la cuillère. Il avait parcouru la maison en sifflant. Rien. Vérifié la porte de derrière. Elle était fermée, mais l’air froid s’infiltrait comme un avertissement. Il avait pris la lampe torche et était sorti.
Le vent lui piquait le visage tandis qu’il balayait la cour avec le faisceau. Cinq acres. Beaucoup d’obscurité à couvrir. Puis il l’avait vu. Du sang. Juste une trace au début, comme un pinceau qui goutte. Puis de la fourrure. Des taches brunes. Plus de sang. Un prédateur, avait-il pensé. Tous ? Jésus… Il était rentré à l’intérieur, le cœur tonnant. Avait chargé le Remington à pompe, glissé sept cartouches dedans. En avait glissé quelques autres dans son manteau. Accroché son Ka-Bar à sa ceinture.
Dehors, c’était pire. Des bouts de fourrure. Une patte. Un collier. Des tripes brillant comme de l’huile au clair de lune. L’Irak lui était revenu en trombe—Fallujah, embuscades de convois, attaques au mortier. Puis il avait vu les yeux. Deux points rouges brillants dans le noir. Il avait levé le fusil de chasse. “Allez viens, sale enfoiré.” Ce qui était sorti était… pas normal. Corps comme un ours, crâne de cerf. Imposant. Respirant comme s’il kiffait ça. Puis il avait ri. Humain. Froid.
Jeremy s’était stabilisé, le fusil de chasse pressé fermement contre son épaule. Les yeux rouges brillaient plus fort maintenant, incroyablement vifs contre l’obscurité couverte de givre. Il avança, lampe torche fixée au canon, illuminant des taches de sol trempées de sang et de fourrure. Cette terre—que Dieu la bénisse—faisait pousser plus que des récoltes. Elle faisait pousser des fantômes, des souvenirs, et maintenant… des cauchemars.
Quand la créature émergea, ce n’était pas juste pas normal—c’était un affront à chaque once de sanité mentale qui restait à Jeremy. Son corps massif ressemblait à un ours, fourrure emmêlée et noire comme du goudron, mais son visage ? Le crâne d’un cerf, complet avec des bois, dentelés et éclissés sur les bords. Il se dressait sur deux pattes, déplaçant son poids comme s’il se moquait des lois mêmes de la nature. Et ces yeux rouges brillants—ils n’étaient pas juste des yeux. Ils étaient comme des accusations. Des jugements.
Le rire avait arrêté Jeremy net. Ce n’était pas animal. Ce n’était pas guttural. C’était humain. Un écho cruel et moqueur qui s’était frayé un chemin à coups de griffes dans ses oreilles et s’était installé dans sa poitrine. Il avait serré les dents, la rage montant pour rencontrer la peur. “Allez viens, sale enfoiré !” Sa voix avait tranché l’air glacé, autant un défi qu’une prière. Il avait tiré. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque coup avait frappé la bête, mais elle n’avait pas rugi. N’avait pas battu en retraite. Avait juste titubé en arrière, trébuchant dans les buissons avec un grognement.
Jeremy avait couru, bottes glissant sur l’herbe givrée, cœur martelant comme pendant les fusillades de Fallujah. La maison n’était pas juste un refuge—c’était la ligne entre la survie et l’abîme. Il avait claqué la porte, verrouillant les entrées avant et arrière avec des mains tremblantes. Sa respiration venait par saccades tandis qu’il rechargeait le fusil de chasse et rangeait son Colt 1911. L’obscurité à l’intérieur se sentait plus sûre d’une manière ou d’une autre, un bouclier contre la folie dehors.
Jeremy avait attrapé son portable, doigts maladroits tandis qu’il composait. Maria. Elle répondrait. Il le fallait. Mais la ligne était silencieuse—pas de voix, pas de chaleur. Juste une respiration. Lente, délibérée, et pas normale. “Maria ?” Sa voix s’était brisée. Il avait rappelé, le cœur coulant plus profond à chaque sonnerie sans réponse.
Puis il l’avait vu. À travers la fenêtre du salon, sa Jeep était garée dans l’allée. La portière conducteur pendait ouverte, phares brillant comme une balise contre la nuit. Il voulait croire qu’elle était en sécurité, qu’elle avait échappé à l’horreur qui rôdait sur leur terre, mais le doute le rongeait. Elle n’était pas là. Elle ne pouvait pas être là. Plus maintenant.
Une voix avait appelé depuis l’obscurité. “Laisse-moi entrer, Jeremy. S’il te plaît. Avant qu’il revienne.” La voix de Maria—ou quelque chose d’approchant. Il s’était figé, fusil de chasse serré fort. Ça ne sonnait pas bien. Trop distant. Trop creux. Il avait stabilisé sa respiration et demandé : “Où on est allés pour notre premier rendez-vous ?”
Silence.
Jeremy s’était effondré au sol, mordant son poing pour éviter de craquer complètement. Les larmes coulaient sur son visage tandis qu’il se balançait d’avant en arrière, son esprit hurlant contre le poids de la perte. “QU’EST-CE QUE TU ES, PUTAIN ?!” avait-il rugi dans l’abîme. La réponse ? Un rire. Ce même rire cruel et humain qui semblait venir de chaque ombre.
Jeremy savait qu’il ne pouvait pas rester. La maison était une tombe maintenant, un endroit où les souvenirs pourriraient avec le chagrin. Il compta les cartouches dans sa poche—sept. Assez pour se frayer un chemin, peut-être. Il ne regarderait pas. Ne pouvait pas regarder. Juste courir. Courir et s’enfuir en voiture.
Le pick-up était sa bouée de sauvetage, son démarrage à distance le seul plan qui lui restait. Jeremy avait agrippé la poignée de porte, muscles enroulés comme des ressorts, prêt à exploser en action. Il avait compté jusqu’à trois. Un. Deux. Trois. La porte s’était ouverte en grand, et il avait sprinté dans la nuit. Les ombres bougeaient autour de lui, et il avait tiré aveuglément, le fusil de chasse aboyant dans l’obscurité. Du sang avait éclaboussé sur la balançoire du porche, et quelque chose de lourd s’était écrasé au sol derrière lui.
Ne regarde pas. N’ose pas regarder.
Il avait atteint le pick-up, mains tâtonnant pour la poignée de porte, cœur battant dans ses oreilles. Il avait démarré le moteur et l’avait mis en marche arrière, gravier crachant sous les pneus tandis qu’il s’éloignait de la ferme. Dans les phares, la créature était apparue à nouveau, debout haute, intacte. Sa main griffue tenait quelque chose. Un sac. Non… pas un sac.
La tête de Maria.
Jeremy avait hurlé, voix rauque tandis que les larmes brouillaient sa vision. La route couverte de givre était impitoyable, mais il conduisait comme si le diable lui-même le poursuivait—parce que c’était le cas. Le fusil de chasse reposait sur ses genoux, et il dirigeait avec son avant-bras tandis qu’il chargeait cartouche après cartouche dans la chambre. Son esprit s’emballait, le souvenir du sourire de Maria déchirant sa sanité mentale.
Le son était venu ensuite—galop. Rapide. Lourd. Jeremy avait osé jeter un coup d’œil à sa gauche, et il était là. La créature courait à côté du pick-up, ses yeux rouges brillants verrouillés sur lui comme un prédateur jaugeant sa proie. Il avait baissé la vitre, visé le fusil de chasse, et tiré. Sept coups. Inutile. La bête n’avait même pas bronché.
Le désespoir avait pris le dessus. Jeremy avait fait un écart, percutant la chose avec le pick-up. Le métal s’était froissé, les pneus avaient crissé, et homme et monstre avaient roulé dans un bosquet d’arbres. Le pick-up était foutu, fumée s’élevant de son capot, mais Jeremy avait rampé dehors, saignant et meurtri, mais vivant.
Le monstre était coincé entre le pick-up et les arbres, son corps contorsionné mais respirant encore. Jeremy avait hurlé de rage, son chagrin alimentant chaque once de sa force. Il avait rechargé le fusil de chasse, visé sa tête, et tiré. Cinq fois. Le crâne de cerf ne s’était pas brisé. La créature n’était pas morte. Elle devenait plus forte. S’adaptait.
“QU’EST-CE QUE TU ES, PUTAIN ?!” avait bramé Jeremy, voix crue et brisée. La bête avait ri à nouveau, sa voix sombre et ancienne, parlant des mots que Jeremy ne pouvait pas comprendre mais ressentait profondément dans son âme.
L’essence avait coulé sur le sol gelé, formant des flaques sous l’épave. Jeremy avait pressé l’allume-cigare dans la cabine du pick-up, sa lueur orange brûlant contre le froid. Il avait aspergé la créature de carburant, chaque mouvement alimenté par la fureur et le désespoir, et avait jeté l’allume-cigare.
Le feu avait explosé. Les flammes avaient dansé dans la nuit, consumant le monstre dans un enfer ardent. Ses cris avaient résonné à travers les arbres, un son qui hanterait Jeremy longtemps après. “ÇA C’EST POUR MARIA !” avait-il crié, sa voix se brisant.
Jeremy était tombé à genoux, sanglotant dans la terre couverte de givre. Son pistolet se sentait lourd dans sa main, le canon pressant contre ses lèvres tandis que des pensées de la rejoindre le consumaient. Mais alors, il avait entendu sa voix—douce, distante, dans son esprit. Bats-toi, chéri. Bats-toi.
Il avait titubé sur ses pieds, cœur brisé, et couru dans la nuit.
Chapitre 2: Blues de Yellowbone
Penelope « Nelle » Rodriguez fixait l’écran de son portable, les doigts suspendus juste au-dessus du clavier comme si le simple fait de le toucher pouvait rendre tout ça plus réel qu’elle n’était prête à l’accepter. L’objet de l’email brillait doucement dans la pièce tamisée.
Offre d’emploi – Adjoint du shérif, Comté de Consumption
Elle se renversa dans sa chaise et se frotta les yeux, essayant de chasser cette douleur sourde qui s’était installée derrière depuis des semaines. Peut-être des mois. Son appart bourdonnait doucement avec le bruit d’un ventilateur de plafond fatigué au-dessus, qui faisait tic-tac faiblement comme un métronome pour une vie qui battait faux.
Consumption, Texas. Rien que le nom lui nouait l’estomac. Elle y était allée une fois, il y a des années, tassée sur le siège passager de la vieille Chevy de sa grand-mère, les pieds qui se balançaient au-dessus du plancher, pas encore assez grande pour toucher. Sa abuela avait montré du doigt les mesquites au bord de la route et les patches de tournesols sauvages comme s’ils étaient de la famille. « C’est là que mon peuple a saigné, mija », avait-elle dit une fois, en regardant vers un champ oublié. « Et où ils ont ri aussi. »
Ça faisait longtemps que Nelle n’avait pas ri.
Sa grand-mère était native — du village et de la terre — Karankawa par le sang, têtue comme la terre. Et même si la mère de Nelle s’était accrochée férocement à son identité mexicaine, c’était l’ombre de sa grand-mère qui l’avait le plus façonnée. Son père avait été une contradiction vivante : moitié créole, moitié karankawa, que des emmerdes. Quand les gens demandaient à Nelle ce qu’elle était, elle disait « métisse », mais cette réponse ne satisfaisait jamais personne. Ni les gamins noirs et blancs qui l’appelaient « Yellowbone » au collège, ni les filles latinos qui se moquaient de son nom de famille mais chuchotaient que sa peau était « trop foncée » ou « trop claire », et certainement pas les formulaires de recensement qui n’avaient jamais la bonne case à cocher.
Son nom de famille faisait d’elle une Hispanique, ses pommettes faisaient d’elle une Native, et son silence la fatiguait.
Elle détestait qu’on l’appelle « Indienne ». Le mot était collant. Comme une infection. C’était une étiquette trempée dans la violence ancienne et l’histoire paresseuse, le genre qui refusait de crever et qui continuait à réapparaître dans les salles de classe et les rapports de flics comme de la moisissure. « Indienne », c’était ce que l’histoire appelait sa grand-mère, ce que les flics avaient gribouillé dans les marges du casier judiciaire de son père, et ce que ses collègues officiers au HPD laissaient encore échapper quand personne n’écoutait. Mais Nelle entendait toujours. Toujours.
Elle remonta vers le corps de l’email.
« Vu la perte récente de mes deux adjoints, votre timing est un don du ciel. Ou le destin. Dans tous les cas, on a besoin d’aide. Et je fais confiance à votre instinct. » – Shérif Jeremy Voight
Il y avait quelque chose d’honnête là-dedans. Peut-être c’était la façon dont il n’essayait pas de cacher le désespoir. Peut-être c’était ce mot — destin. Sa abuela disait toujours qu’il n’y avait pas d’accidents, juste des motifs trop grands pour que les gens les voient.
Elle ferma le portable et resta assise en silence. L’appart bourdonnait autour d’elle, mais à l’intérieur, elle était déjà ailleurs. Quelque part de plus poussiéreux. Plus vieux.
Le Denny’s à 22h30, c’était un écosystème à lui tout seul — des bouteilles de sirop à moitié vides, des serveuses fatiguées avec des sourires sculptés, et un juke-box qui passait des chansons country classiques que personne n’avait demandées. Les boxes sentaient vaguement l’eau de Javel et le vieux café. Nelle et sa partenaire, Trish Kim, avaient réclamé leur place habituelle près de la fenêtre.
Trish était à la moitié de sa deuxième assiette de Moons Over My Hammy quand Nelle fit glisser son portable à travers la table. « Lis ça », dit-elle, d’une voix basse.
Trish s’essuya les mains sur une serviette en papier et ajusta ses lunettes. « Si c’est encore une théorie du complot sur les ‘personnes disparues dans les parcs nationaux’, je jure — »
« C’est pas ça. Lis juste. »
Trish fronça les sourcils en parcourant l’email. Quand elle arriva à la fin, elle leva les yeux avec les deux sourcils relevés. « Comté de Consumption ? C’est un vrai endroit ou quelque chose que Stephen King a inventé ? »
« C’est réel », dit Nelle. « Petite ville. Est du Texas. J’y suis déjà allée. Avec ma grand-mère. »
« Et tu vas juste… quoi ? Faire tes valises et y aller ? »
Nelle haussa les épaules. « J’y pense. »
« Tu penses à partir depuis un moment », dit Trish. « Mais ça c’est différent. C’est plus que juste changer de commissariat. Tu serais au milieu de nulle part. »
« C’est le but. »
Trish se renversa, bras croisés. « Et ta carrière ? Tu t’es crevée à Houston. Si tu pars maintenant, tous ces progrès — »
« Progrès ? » Le rire de Nelle sortit sec. « Tu veux dire la partie où on me zappe pour l’entraînement tactique à chaque cycle parce que je ‘manque de coordination d’équipe’ ? Ou quand le conseil des détectives me dit que je suis ‘pas assez proactive dans l’analyse des tendances criminelles’ ? »
Trish n’argumenta pas. Elle le savait déjà.
« Pendant ce temps, un mec sur trois au commissariat reniffle en essayant de comprendre si je suis assez mexicaine pour le Cinco de Mayo ou assez native pour être offensée à Thanksgiving. Je suis crevée, Trish. Vraiment crevée. »
Elles tombèrent dans le silence. Dehors, une petite pluie tapotait contre la vitre comme si elle essayait de rejoindre la conversation.
Nelle ramena le portable vers elle et ouvrit un autre onglet. « Aussi… ils recrutent un deuxième adjoint. »
Trish cligna des yeux. « Non. »
« Je leur ai envoyé ton CV. »
« Tu as fait quoi ? »
« Relax. J’ai nettoyé ta lettre de motivation. J’ai enlevé le passage sur ‘défoncer les portes comme BTS défonce les charts’. »
Trish gémit, se couvrant le visage. « T’es la pire. Tu me demandes de déraciner toute ma vie. »
Nelle se pencha en avant, son expression douce. « Quelle vie ? Tu vis dans un studio avec deux plantes et un abonnement de gym que tu n’utilises pas. Ta vie amoureuse c’est une ville fantôme et tu continues à me dire que si encore un mec t’appelle ‘Mulan’ sur Tinder, tu achètes une épée. »
Trish renifla. « OK, c’est juste. »
« Je fais pas ça sans toi », dit Nelle, doucement. « T’es la seule partenaire en qui j’ai jamais eu confiance. On est la seule unité de patrouille féminine dans tout ce putain de commissariat. Tu l’as dit toi-même — on sépare pas le groupe. »
Trish soupira, fixant les restes de son petit-déj-en-dîner. « OK. Mais je porte pas de bottes de cowboy. »
Plus tard ce soir-là, Nelle rentra chez elle pour trouver sa sœur roulée en boule sur le canapé comme un manteau oublié. Kim portait le même hoodie depuis trois jours, celui avec les manches effilochées et un design délavé d’une convention anime où elles étaient allées il y a des années. La télé était allumée mais en sourdine, un vieux dessin animé qui tournait en boucle en arrière-plan. La pièce sentait vaguement l’herbe et la tristesse.
« Sérieux ? » dit Nelle depuis l’entrée. « Tu pouvais pas attendre que j’arrive pour allumer ça ? »
Kim tourna la tête paresseusement, les yeux vitreux. « C’est médical. Pour les vibes. »
Nelle lui prit le joint des doigts. « Tu sais que c’est pas légal au Texas, hein ? »
« T’es flic. Tu peux m’arrêter si tu veux. »
« Je pourrais. Juste pour te faire peur. »
Kim se retourna avec un sourire paresseux. « Fais-le et je dis à l’officier qui m’arrête que t’as pleuré pendant Encanto. »
« J’ai pas pleuré. »
« T’as reniflé. »
Nelle n’argumenta pas. Elle se laissa tomber sur le canapé à côté d’elle et expira.
« Je prends le boulot à Consumption », dit-elle.
Kim cligna des yeux. « Ce village flippant dont grand-mère parlait ? Avec le culte de cerfs bizarre ou je sais pas quoi ? »
« Pas de culte de cerfs », marmonna Nelle. « Juste… un boulot. Un nouveau départ. Le shérif Voight a perdu ses deux derniers adjoints. Il a besoin d’aide. »
Kim s’assit lentement, écartant ses cheveux de son visage. « Et moi alors ? »
« Tu viens. »
Kim cligna des yeux. « Pourquoi ? »
« Parce que tu restes pas toute seule ici. Parce que je suis ta sœur. Parce que j’ai promis à maman. »
Le mot resta suspendu entre elles.
Leur mère s’était littéralement tuée au travail. Une maladie cardiaque, deux boulots, et un refus têtu de ralentir. Elle s’était écroulée un matin en se préparant pour son service au resto. Nelle était déjà dans la police à ce moment-là. Kim venait juste de commencer la fac. Après ça, tout s’était effondré. Leur père avait déjà disparu dans le système carcéral — homicide involontaire après une bagarre de bar qui avait mal tourné. Et Kim, brillante et pleine d’énergie scintillante, s’était éteinte.
Elle n’était jamais vraiment revenue de ça.
« Je vais essayer de décrocher », chuchota Kim. « Si on déménage. »
« Tu as déjà dit ça. »
« Cette fois je le pense. »
Nelle la croyait. Mais la croyance était lourde et fragile — comme du verre rempli d’essence.
Kim tendit la main pour le joint. Nelle le lui rendit.
« C’est le dernier », dit Kim. « Mais je vais en profiter. »
Nelle resta assise en silence, regardant sa petite sœur inhaler lentement, comme si elle essayait de s’accrocher à quelque chose qui n’arrêtait pas de lui glisser entre les doigts.
Consumption. Le nom ne ressemblait pas juste à un endroit.
Ça ressemblait à un avertissement.
Chapitre 3: Sang et Os
La gare routière de Consumption, Texas, n’était guère plus qu’une dalle de béton avec un banc et un panneau rouillé qui n’avait pas été repeint depuis l’administration Carter. Nicoleta Văcărescu—Nicole, comme elle s’appelait depuis le siècle dernier—était assise, sa veste en cuir serrée contre le froid de février, regardant sa respiration se transformer en buée dans l’air. Quatre cents ans d’existence, et elle se trouvait encore surprise par les petites ironies que la vie lui lançait. Une vampire qui attendait un bus dans une ville appelée Consumption. Même Dieu avait le sens de l’humour.
Elle avait été bien des choses au fil des siècles. Nicoleta, fille d’un chef de guerre valaque, mariée pour sceller une alliance qui avait duré exactement une nuit—la nuit où son mari avait révélé ce qu’il était vraiment et l’avait rendue pareille. Pendant les années de peste, elle avait été sage-femme, utilisant sa nature nocturne pour aider les femmes en couches tout en luttant contre la faim constante qui lui rongeait la gorge. Dans le Londres victorien, elle avait joué le rôle d’une veuve, son teint pâle attribué au chagrin plutôt qu’à l’absence de pouls. La Grande Guerre l’avait menée en Amérique via Ellis Island, où sa « pâleur inhabituelle » était mise sur le compte des épreuves de la guerre plutôt que sur la réalité de sa malédiction.
Mais ces jours étaient derrière elle. Elle avait appris à survivre sans prendre de vies humaines—du sang de boucher quand elle pouvait s’en procurer, du bétail quand elle ne pouvait pas. Ce n’était pas pareil que le sang chaud d’un cœur humain qui bat, mais ça faisait taire le monstre. La plupart du temps.
Le bruit de bottes sur le gravier la fit lever les yeux. Trois hommes s’approchaient de l’obscurité au-delà du seul réverbère vacillant de la gare. Amérindiens, elle pouvait le dire immédiatement. Il y avait quelque chose dans leur posture, leur démarche—prédateur, mais pas de la façon dont elle avait l’habitude. C’était différent. Ancien. Dangereux.
« Bonsoir », dit le plus grand, sa voix portant un accent qu’elle n’arrivait pas à situer. Plus à l’ouest, peut-être. Nouveau-Mexique ou Arizona. « Vous n’êtes pas du coin. »
Nicole se leva lentement, les mains visibles, non menaçantes. Quatre siècles lui avaient appris à analyser les situations rapidement. « Je ne fais que passer. »
« Non », dit le deuxième homme, s’approchant. « Ce n’est pas le cas. »
Le troisième homme, plus jeune que les autres, contourna derrière elle. Les sens aiguisés de Nicole captèrent leur odeur—sauge, cuivre, et autre chose. Quelque chose qui faisait picoter ses nerfs morts de reconnaissance. Magie. Vieille magie.
« Nous savons ce que vous êtes », continua le grand. « Et nous savons pourquoi vous êtes ici. »
Le rire de Nicole était sec comme l’herbe d’hiver. « Trois Indiens qui s’approchent d’une fille blanche à un arrêt de bus. On dirait le début d’une mauvaise blague. »
Les yeux du grand homme s’enflammèrent. « C’est notre territoire. Ça l’est depuis plus longtemps que votre espèce marche sur terre. Vous n’avez rien à faire ici. »
« Et qu’est-ce que vous pensez que je suis exactement ? » demanda Nicole, bien qu’elle connaisse déjà la réponse.
« Vampire », cracha le plus jeune. « Suceuse de sang. Monstre. »
Nicole inclina la tête, les étudiant. « Et qu’est-ce que vous êtes, vous ? Parce que vous n’êtes certainement pas que des locaux en colère. »
Le grand homme sourit, révélant des dents trop acérées, trop blanches. « Nous sommes ce qui vient chercher les créatures comme vous. Nous allons vous arracher le cœur et le brûler sous la lune. »
Les yeux de Nicole se plissèrent. Elle avait survécu quatre siècles en étant plus intelligente que ses ennemis, pas plus forte. Ces trois—quoi qu’ils soient—irradiaient le pouvoir. Un pouvoir ancien, primitif qui lui donnait la chair de poule. Elle ne pouvait pas tous les affronter. Pas directement.
« Bon », dit-elle, reculant vers la lisière des arbres derrière la gare. « C’était charmant, mais j’ai un bus à prendre. »
Elle courut.
Le bruit de la poursuite fut immédiat—des bottes martelant le gravier, puis le craquement distinctif des coups de feu. Nicole se baissa, zigzaguant entre les arbres tandis que les balles sifflaient près de sa tête. Mais alors les sons changèrent. Les coups de feu cédèrent la place à autre chose—des ricanements qui n’étaient pas tout à fait humains, le halètement lourd de créatures qui avaient abandonné leurs formes humaines.
Nicole risqua un regard en arrière et sentit son cœur mort essayer de rater un battement. Là où trois hommes l’avaient poursuivie, il y avait maintenant trois… créatures. Des formes massives et imposantes à quatre pattes, leurs yeux brillant rouge dans l’obscurité. L’une d’elles rejeta la tête en arrière et hurla—un son qui fit hurler de terreur tous ses instincts.
Skinwalkers.
Elle en avait entendu parler, bien sûr. Des sorciers amérindiens qui avaient vendu leur âme pour le pouvoir de changer de forme. Mais elle n’en avait jamais vu, jamais eu à en affronter un. Ils étaient censés être rares, confinés aux déserts du sud-ouest où ils appartenaient.
Qu’est-ce qu’ils foutaient dans l’est du Texas ?
Nicole se poussa plus vite, utilisant chaque once de vitesse surnaturelle qu’elle possédait. Derrière elle, les ricanements devinrent plus forts, plus excités. Ils prenaient plaisir à la chasse.
Puis, soudainement, elle n’était plus là.
La technique était une qu’elle avait perfectionnée au fil des siècles—pas une vraie invisibilité, mais quelque chose qui s’en approchait. Bouger si vite, si silencieusement, qu’elle semblait simplement disparaître. Ça marchait sur les humains, parfois même sur d’autres créatures surnaturelles. Mais ces choses…
Les skinwalkers s’arrêtèrent net, reniflant l’air. Nicole regardait depuis sa cachette dans la canopée d’un vieux chêne tandis qu’ils se séparaient, chacun suivant une piste olfactive différente. Intelligents. Ils savaient qu’elle était encore là quelque part.
Le plus jeune passa directement sous son arbre. Nicole se laissa tomber silencieusement, atterrissant sur son dos avec les mains autour de sa gorge. Quatre cents ans de force accumulée concentrés en un seul mouvement brutal. La tête de la créature se détacha avec un bruit de déchirement humide qui résonna dans la forêt.
Un de moins.
Les deux autres convergèrent immédiatement sur sa position, leur vitesse inhumaine faisant flouter les arbres. Nicole esquiva de justesse les griffes du premier, les sentant trancher l’air là où sa tête avait été. Le second l’attrapa en travers du ventre, ses griffes déchirant le cuir et la chair comme du papier.
Nicole hurla—plus de surprise que de douleur—et roula sur le côté. La blessure était profonde, ses intestins visibles à travers l’entaille. Mais elle était encore mobile, encore en train de se battre.
Le premier skinwalker bondit à nouveau. Nicole l’attrapa en plein saut, utilisant son propre élan pour le faire passer par-dessus son épaule. Il percuta un tronc d’arbre avec un craquement écœurant, mais se relevait déjà quand les mains de Nicole trouvèrent son crâne. Une autre torsion violente, une autre tête qui roulait sur le sol de la forêt.
Deux de moins. Un restant.
Mais le skinwalker restant était déjà sur elle, ses griffes labourant son dos tandis qu’elle essayait de fuir. Nicole trébucha, ses mains pressées contre son ventre déchiré, essayant de maintenir ses intestins en place. Du sang—son propre sang—coulait entre ses doigts.
Elle pouvait entendre la chose derrière elle, sentir son souffle chaud et fétide dans l’air froid. Elle jouait avec elle maintenant, la laissant croire qu’elle avait une chance.
La décharge municipale apparut devant elle—une collection étalée de détritus et de machines rouillées qui s’étendait sur des hectares. Nicole plongea dans le tas d’ordures le plus proche, s’enfonçant profondément dans le fouillis pourri jusqu’à ce qu’elle trouve ce qu’elle cherchait : un camion-benne avec une benne ouverte à moitié remplie d’ordures.
Elle rampa à l’intérieur, tirant des ordures sur elle, pressant ses deux mains sur ses blessures pour maintenir tout en place. L’odeur était écrasante—nourriture pourrie, couches usagées, déchets industriels. Mais ça masquerait son odeur. Il le fallait.
Nicole mordit sa langue pour s’empêcher de gémir tandis que des vagues d’agonie la submergeaient. Son corps essayait de guérir, mais les blessures étaient trop graves, trop profondes. Elle avait besoin de sang. Du sang frais. Et elle en avait besoin bientôt.
Le hurlement du skinwalker résonna à travers la décharge, puis s’estompa au loin. Soit il avait perdu sa trace, soit il était patient. Attendant qu’elle émerge.
Nicole ferma les yeux et laissa l’obscurité l’emporter.
Elle se réveilla avec la lumière du soleil qui filtrait à travers les espaces dans le tas d’ordures au-dessus d’elle. Matin. Elle avait survécu à la nuit.
Nicole s’assit prudemment, s’attendant à sentir la déchirure dans son ventre, l’agonie brûlante des organes exposés. Au lieu de ça, elle se sentait… entière. Elle souleva sa chemise et fixa une peau lisse et intacte là où avaient été les entailles. Son corps s’était complètement guéri.
Une ville appelée Consumption, et la voilà, littéralement entourée d’ordures. Nicole rit—un son qui résonna étrangement dans l’air matinal. Quatre siècles d’existence, et elle trouvait encore de nouveaux niveaux d’absurdité.
C’est alors qu’elle vit le corps.
Il était partiellement enterré dans un monticule de détritus à proximité, mais Nicole pouvait en voir assez pour savoir qu’il avait été humain. Autrefois. Maintenant ce n’étaient que des os et des organes, éparpillés comme si quelqu’un avait démonté un puzzle et oublié comment les pièces s’assemblaient. L’odeur la frappa alors—pas seulement la décomposition, mais autre chose. Quelque chose qui fit se contracter son estomac avec une faim qu’elle n’avait pas ressentie depuis des décennies.
Pas du sang. Autre chose. Quelque chose de mal.
Nicole sortit en rampant de la benne, ses bottes pataugeant dans la boue. La faim devenait plus forte, la tirant comme une force physique. Elle s’était nourrie de sang pendant quatre siècles, mais ça… c’était différent. C’était—
« Ne bougez pas. »
Nicole se figea. La voix venait de derrière elle, basse et dangereuse. Elle leva lentement les mains, sachant sans regarder qu’il y avait une arme pointée sur sa tête.
« Vous étiez morte quand je vous ai trouvée ce matin », continua la voix. Masculine. Accent local. « Vous aviez un trou dans le ventre où j’aurais pu passer le poing. Maintenant vous êtes debout, vous vous promenez comme si de rien n’était. Expliquez-moi ça avant que je vous mette une balle dans la putain de tête. »
Nicole se retourna lentement, gardant ses mains visibles. L’homme qui pointait le Colt 1911 sur elle était tout ce qu’elle avait attendu d’un shérif de petite ville du Texas—visage buriné, yeux durs, le genre de moustache qui était passée de mode dans les années quatre-vingt mais qui lui allait bien d’une façon ou d’une autre. Son badge portait « VOIGHT ».
« Est-ce que vous me croiriez si je vous disais la vérité ? » demanda Nicole.
« Essayez. »
« Je suis une vampire. »
L’expression du shérif Voight ne changea pas. « Continuez. »
« Je me battais contre ces créatures la nuit dernière. Celles qui m’ont attaquée. Elles s’appellent des skinwalkers—comme des loups-garous amérindiens sous stéroïdes. Des putains de sorciers maléfiques du plus haut niveau. » Nicole fit un geste vers la forêt. « Elles migrent de je ne sais où elles viennent, et elles essaient de prendre le contrôle de cette ville. »
Les yeux de Voight se plissèrent. « On dirait qu’elles viennent du Nouveau-Mexique. »
Nicole cligna des yeux. « Comment vous avez—»
« J’ai eu un copain là-bas une fois », dit Nicole automatiquement, puis se rattrapa. « Je veux dire, je reconnais l’accent. »
Voight baissa légèrement son arme. « Vous parlez comme une femme qui s’est mariée plus de fois qu’elle n’a pris de repas chauds. »
« Quelque chose comme ça. »
Ils restèrent en silence un moment, s’étudiant mutuellement à travers le terrain jonché d’ordures. Finalement, Voight remit son arme dans son étui.
« Venez avec moi », dit-il. « Il faut qu’on parle. Et vous devez couvrir ce sang sur votre chemise. Fermez votre veste. »
Nicole baissa les yeux vers sa veste en cuir, remarquant les taches sombres pour la première fois. « Où est-ce qu’on va ? »
« Au diner. Je vous paie le petit-déjeuner. Vous pouvez me dire ce qui arrive à ma ville. »
Le Consumption Diner était exactement ce que Nicole attendait—banquettes en vinyle rouge, un comptoir avec des tabourets pivotants, et du café qui infusait depuis l’administration Clinton. Il était assez tôt pour que l’endroit soit presque vide, juste quelques routiers dans la banquette du coin et une serveuse qui avait l’air de travailler l’équipe du matin depuis l’administration Carter.
Voight se glissa dans une banquette et fit signe à Nicole de s’asseoir en face de lui. La serveuse apporta du café sans qu’on le demande—noir pour Voight, crème et sucre pour Nicole.
« Commencez par le début », dit Voight.
Nicole enroula ses mains autour de la tasse chaude, organisant ses pensées. « Ces skinwalkers ne sont pas d’ici. Ce sont des créatures du désert, du sud-ouest. Quelque chose les a chassés de leur territoire. »
« Quel genre de quelque chose ? »
« Je ne sais pas. Mais ils cherchent un nouveau terrain de chasse. Votre ville correspond au profil—isolée, petite population, forces de l’ordre limitées. »
La mâchoire de Voight se crispa. « Ils ont tué ma femme. »
Les mots restèrent suspendus dans l’air entre eux. Nicole vit la douleur dans ses yeux, la rage à peine contenue qu’elle reconnaissait de ses propres miroirs au fil des siècles.
« Je suis désolée », dit-elle doucement.
« L’un d’eux… il portait son visage quand je l’ai trouvé. Il faisait semblant d’être elle. » La voix de Voight était stable, mais Nicole pouvait entendre le tremblement en dessous. « J’ai dû… j’ai dû mettre une balle dans quelque chose qui ressemblait à Maria. »
Nicole tendit la main à travers la table et toucha la sienne. C’était une impulsion, un moment de connexion humaine qui les surprit tous les deux.
« Je sais ce que c’est », dit-elle. « Perdre quelqu’un qu’on aime à cause de monstres. »
Voight étudia son visage. « Depuis combien de temps êtes-vous l’une d’entre elles ? Une vampire. »
« Quatre cents ans, plus ou moins. »
« Et vous ne… vous ne tuez pas les gens ? »
Nicole secoua la tête. « Plus maintenant. J’ai appris de meilleures façons de survivre. »
Voight resta silencieux un long moment, sirotant son café et fixant la rue vide par la fenêtre. « J’ai perdu un adjoint la nuit dernière. Pas à cause de la mort—à cause du stress. Il n’arrivait pas à gérer ce qu’il avait vu. Il a demandé sa mutation dès ce matin. »
« Donc vous manquez de personnel. »
« C’est une façon de le dire. » Voight la regarda directement. « Je vais vous demander quelque chose qui va paraître fou. »
« Plus fou que les vampires et les skinwalkers ? »
« Vous voulez être assermentée ? M’aider à maintenir l’ordre dans cette ville ? »
Nicole cligna des yeux. En quatre siècles d’existence, elle avait été bien des choses, mais jamais flic. « Vous m’offrez un badge ? »
« Je vous offre une chance de faire quelque chose de bien avec ce que vous êtes. Dieu sait que j’ai besoin d’aide. »
Avant que Nicole puisse répondre, elle remarqua les deux routiers dans la banquette du coin. Ils avaient écouté—pas de façon évidente, mais avec le genre d’attention désinvolte qui suggérait plus qu’une curiosité oisive. Alors qu’elle regardait, l’homme noir sortit un téléphone portable et parla doucement dedans.
« Ils ont une vampire maintenant », l’entendit-elle dire. « On a besoin d’aide. »
Les deux hommes se levèrent, déposèrent de l’argent sur la table, et sortirent sans regarder en arrière.
Nicole sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le temps de février. « Shérif—»
Le téléphone de Voight sonna. Il regarda l’identité de l’appelant et fronça les sourcils. « Voight j’écoute. »
Nicole regarda son expression changer tandis qu’il écoutait. Du soulagement, peut-être. Ou de l’espoir.
« Ouais, je suis au diner maintenant. Venez donc. » Il raccrocha et regarda Nicole. « Mes nouveaux adjoints viennent d’arriver en ville. Vous allez rencontrer des gens intéressants. »
Dehors, Nicole pouvait voir un camion se garer sur le parking. Deux femmes en sortirent—une hispanique, l’autre asiatique. Toutes les deux se tenaient comme des flics, alertes et professionnelles.
« Qu’est-ce que vous leur avez dit sur la situation ici ? » demanda Nicole.
Voight sourit sinistrement. « Je leur ai dit la vérité. Ce boulot pourrait les tuer. »
La porte du diner tinta quand les deux femmes entrèrent. La femme hispanique repéra Voight immédiatement et s’approcha, sa partenaire traînant derrière.
« Shérif Voight ? Je suis Penelope Rodriguez. Voici Patricia Kim. On s’est parlé au téléphone. »
Voight se leva et leur serra la main. « Appelez-moi Jeremy. Et voici Nicole. Elle… consulte sur notre situation actuelle. »
Nicole se leva aussi, notant la façon dont les deux femmes la jaugèrent immédiatement. Des flics. Définitivement des flics.
« Quel genre de situation ? » demanda Rodriguez en se glissant dans la banquette.
Voight regarda autour du diner, s’assurant qu’on ne les écoutait pas. « Le genre qui n’entre pas dans les rapports officiels. Le genre qui fait que des hommes adultes démissionnent et quittent la ville. »
Kim se pencha en avant. « On a vu des trucs bizarres à Houston. Essayez-nous. »
Voight prit une profonde inspiration. « Vous avez déjà entendu parler des skinwalkers ? »
La conversation fut interrompue par un autre appel téléphonique. Cette fois ce fut au tour de Nicole de regarder l’expression de Voight changer—du calme professionnel à quelque chose qui approchait la panique.
« Doucement », dit-il dans le téléphone. « Combien ?… Putain de merde… Non, restez où vous êtes. On arrive. »
Il raccrocha et regarda le groupe. « C’était le maire. Il y a eu une autre attaque. Cette fois, c’était la famille Henderson sur la Route 7. Tous. »
Nicole sentit son estomac chuter. « Combien ? »
« Cinq. Y compris deux gosses. »
Le diner devint silencieux sauf pour le bourdonnement de la machine à café et le son distant de la circulation sur l’autoroute. Nicole regarda les trois officiers de police—un shérif tenant sa ville ensemble par pure volonté, et deux flics de la grande ville qui n’avaient aucune idée de ce dans quoi ils avaient mis les pieds.
« Bon », dit finalement Nicole. « On dirait qu’on est tous dans le même bateau maintenant. »
Dehors, des nuages d’orage s’amoncelaient à l’horizon, et Nicole pouvait sentir quelque chose dans le vent. Quelque chose qui lui donnait la chair de poule avec reconnaissance.
Les skinwalkers n’en avaient pas fini avec Consumption. Ils ne faisaient que commencer.

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